« D’abord tout le pays, et bien plus que lui… Pour parler des troubadours, il faut aller d’une de ses extrémités à l’autre, et plus loin encore. A Londres au couronnement d’Eléonore, reine d’Angleterre, duchesse de Normandie et petite-fille de Guilhem, duc d’Aquitaine, le premier de nos poètes connus. A Tolède, à la cour d’Alphonse le Savant, avec Guiraud Riquier. A Mantoue, patrie de Sordel. A Ferrare, avec Rambaud de Vaqueyras ou Gaucelm Faidit. A Malte, en Palestine, à Gènes, jusqu’en Hongrie avec Pèire Vidal. Mais Occitan méditerranéen, pour embrasser l’Occident littéraire j’aime bien voyager en ses terres extrêmes où le trobar prit sa naissance et connut son apogée, dans le Poitiers roman de Guilhem, ville d’oïl où le prince choisit le parler d’oc pour une bouleversante déclaration d’amour, en Saintonge où Jaufre Rudel rêvait à sa dame lointaine, à Montferrand d’Auvergne, pour lire en transparence de la ville moderne l’éclat lointain de Dauphin, à Ribérac pour interroger le souvenir d’Arnaud Daniel. J’aime par-dessus tout un lieu qui les domine tous, le château sauvage de Ventadour, auge à nuages, où Èble le chanteur infléchit les mondanités féodales, dit-on, vers la plus délicate intellectualité, où Bernard reçut la leçon qu’il porta si loin, où Marie se fit aimer et aima. » Robert Lafont, Lettre ouverte aux Français d’un Occitan , Albin Michel, 1973, p.52-53.
Notre chambre d’échos… Cinq pages sont consacrées à Carrefour Ventadour dans la dernière livraison (N°4, 2011) de la revue « Cahiers Marrou » publiée par la Société des Amis d’Henri Irénée Marrou – Davenson. L’œuvre de Marrou, historien de l’antiquité tardive et de saint Augustin, témoignait un vif intérêt pour l’univers poétique et musical du Trobar. Son ouvrage, hélas épuisé, Les Troubadours, paru au Seuil sous le pseudonyme d’Henri Davenson, reste l’une des meilleures initiations au sujet. Une récente rencontre avec sa fille, Françoise Flamant-Marrou, nous a permis d’établir des liens avec cette association et aussitôt mis sur la piste d’une possible publication commentée des autres écrits de Marrou sur le Trobar et l’amour courtois, dispersés dans diverses revues, voire encore inédits. Nous y travaillons et espérons vous entretenir bientôt des progrès de notre projet. En attendant, voici, de la plume de Françoise Marrou elle-même, la marque de l’accueil très cordial réservé à notre association. Qu’elle en soit ici chaudement remerciée, ainsi que la Société des Amis d’Henri Irénée Marrou – Davenson (3 rue Castex, 75004 Paris www.henrimarrou.org) Luc de Goustine « Carrefour Ventadour, association fondée en 1986, a son siège à 19300 Moustier-Ventadour. Elle a pour objet de susciter autour et à partir du haut lieu de Ventadour « toutes les manifestations susceptibles de faire connaître, sauvegarder et illustrer le patrimoine historique, culturel et poétique dont il est porteur », celui des Troubadours. Ce patrimoine est immense, c’est « un des moments les plus considérables de la poésie mondiale » : en trois générations, du début du XIIe siècle au milieu du IIIe, se révèlent dans le midi de la France près de 500 poètes dont 122 figurent dans l’anthologie fondamentale (en espagnol castillan) de Martin de Riquer, « et une bonne trentaine s’égalent au sommet du patrimoine de l’humanité. » Ventadour (ou Ventadorn) l’une des quatre vicomtés limousines du comté de Poitiers, semble avoir été le berceau de l’art des troubadours, peut-être grâce au vicomte Èbles II (…1096 – 1147) qui aurait été lui-même troubadour. C’est dans les communs de son castrum que naquit Bernart de Ventadorn (…1147-1170…), celui qu’Henri Davenson (il ne fut pas le seul !) tenait pour « le plus grand, le plus émouvant de tous ces poètes d’amour que furent les troubadours ». Il s’éprit de la vicomtesse et la célébra dans ses chansons avant d’être condamné à s’exiler et de célébrer ailleurs d’autres amours. Les vestiges grandioses du castrum de Ventadour sont visités avec piété, photographiés (voir Le Chemin de Ventadour, 2010, où les photographies de Jean-Christophe Mathias accompagnent un texte de Luc de Goustine « Une philosophie des ruines »). À en croire Luc de Goustine, initiateur et président de Carrefour Ventadour, la lecture des Troubadours d’Henri Davenson ne fut pas étrangère à son projet de faire rayonner plus largement en France cette grande poésie médiévale de langue d’oc. Compétent lui-même dans de nombreux domaines (édition, traduction, écriture, journalisme culturel), il s’est assuré le concours des meilleurs spécialistes français et étrangers de la langue d’oc et des troubadours, sans perdre de vue son dessein de rendre accessible à un public d’amateurs intéressés ce domaine si riche - et si négligé en France - de notre culture. Parmi les entreprises menées à bien par Carrefour Ventadour, retenons ici surtout, outre l’organisation de trobadas (sortes de colloques) dans les différents hauts lieux de la féodalité médiévale qui virent naître des troubadours, la publication des Cahiers de Carrefour Ventadour, « ayant pour but de conserver et rendre accessibles les travaux de ses membres et de ses invités ainsi que tout ouvrage ou document susceptible d’enrichir» la connaissance de ce vaste patrimoine. Lancés en 1998 sous forme de fascicules, ces Cahiers paraissent depuis 2006, avec le concours de l’État (ministère de la culture et de la communication, DRAC Limousin) en beaux volumes annuels de 100 à et 200 pages (voire plus), imprimés sur papier bouffant, format 17/24. Chaque cahier comporte un appareil de notes et une bibliographie qui en attestent la qualité scientifique. Le titre de chacun en définit le centre d’intérêt. Ainsi le Cahier 2008 est centré principalement sur Ventadour, le Cahier 2009 sur le troubadour Bertran de Born qui fut seigneur de Hautefort, le Cahier 1010 sur Gaucelm Faidit, le « troubadour-voyageur » originaire d’Uzerche. Le pari tenu par Carrefour Ventadour (et, pensons-nous, réalisé dans ses Cahiers) est d’associer la plus sérieuse érudition à l’ouverture sur le public cultivé des non-spécialistes. Réunis, les Cahiers constituent d’abord une anthologie des plus beaux poèmes chantés des différents troubadours, chacune des strophes en langue d’oc étant accompagnée de sa traduction française : or il n’existe pas de meilleure façon que celle-ci de transmettre une poésie écrite dans une langue étrangère, - et l’on découvre, au demeurant, que la langue d’oc des troubadours ne sonne pas à nos oreilles comme une langue réellement étrangère ! Un lexique des termes courants du trobar figure dans les Cahiers 2009et 2010, on souhaiterait qu’il soit moins bref… D’autre part maints articles d’érudits se révèlent parfaitement lisibles : ainsi (Cahier 2008) les « bonnes pages », en traduction française, consacrées à Bernart de Ventadorn dans la grande anthologie critique des troubadours en trois volumes de Martin Riquer : ouvrage encore inégalé mais inaccessible à qui ne lit pas l’espagnol (1975, réédité en 1989 et 1992). Ou encore (Cahier 2009) l’article « Imaginer Bertran de Born … » de William Padern (professeur à la Northwestern Université, USA). De l’ensemble des commentaires, si particuliers soient-ils, on saisit bientôt que la création de chaque troubadour, bien qu’obéissant à des prescriptions de genre et de forme très précises est aussi originale et personnelle que le sont sa vie et son caractère ( voir par exemple « Gaucelm Faidit ou l’art de jongler avec les rimes et les mots » de Dominique Billy, Cahier 2010). On saisit aussi la circulation intense de ces œuvres entre troubadours (les tournois poétiques ou partimens) et entre les multiples cours féodales, elles donnaient lieu à de véritables débats d’interprétation (les razos) dont beaucoup ont été conservés ; la diffusion des poèmes par les jongleurs s’accompagnait de récits des vies de leurs auteurs, biographies ou légendes bientôt manuscrites (les vidas), tout comme le furent des recueils de leurs poèmes dont un bon nombre y sont accompagnés de leur mélodie. La musique des troubadours n’est pas négligée dans les Cahiers, elle figure en bonne place dans les bibliographies ; à propos de Gaucelm Faidit dont 14 mélodies ont été conservées, deux articles hautement techniques sont consacrés aux rapports entre la prosodie et la musique : on envie les participants des trobadas qui les ont sans doute mieux compris, ayant bénéficié de concerts occitans ou médiévaux avec accompagnement d’instruments d’époque reconstitués. Enfin l’actualité des poèmes des troubadours se révèle organiquement liée à leur inspiration et nous livre une documentation exceptionnelle sur la société féodale, sa haute culture sous le signe de la fin’amor (l’amour courtois) si bien représentée par Bernart de Ventadorn, mais aussi ses querelles de succession ou de suzeraineté dégénérant en guerres multiples (voir Bertran de Born, poète des armes et de la guerre), ses engagements dans les croisades, ses liens avec le catharisme (voir Gaucelm Faidit le voyageur, « l’exilé »): tous ces aspects sont finement traités dans les Cahiers où l’on voit même apparaître le trio de beautés historiques que furent « les trois Turenne », et entre elles la plus célébrée que fut Maria de Ventadorn ( 1190-1219). Renseignements, adhésions, commandes de Cahiers, autres publications et CD : Carrefour Ventadour 19300 Moustier-Ventadour - Courriel : carrefour@ventadour.net
Ce qu’ils ont dit des choses que nous aimons…