Jaufre Rudel et les poètes romantiques allemands, par Pierre Bec, professeur émérite, Université de Poitiers Citadelle de Blaye, vendredi 24 juin 2011, 10 heures
Je voudrais dans cet exposé me pencher, à propos de la postérité littéraire de Jaufré Rudel et de son amor de lonh, sur les rapports entre le narratif, non pas avec l’histoire, sujet délicat et contesté, mais avec le poétique : comment en somme un thème éventuellement existentiel ou historique s’est transmué en un thème lyrique exprimé poétiquement, pour aboutir à la création d’un véritable mythe qui lui-même va générer à travers le temps et l’espace, en fonction d’époques, de contextes culturels et de tempéraments différents, de nouvelles actualisations poétiques, théâtrales et musicales. Je rappelle que cette fascination du mythe de l’amor de lonh dure depuis quelque huit siècles, depuis la vida elle-même du troubadour, jusqu’au dernier opéra, fruit d’une compositrice finnoise et d’un librettiste libanais ! Et ce dans les langues les plus diverses : occitan, italien, allemand, anglais, français… Dans le cas particulier de l’Allemagne qui nous intéresse aujourd’hui, deux poètes essentiellement, se sont inspirés du chantre de l’amour de loin : la nostalgie et l’appel du loin rudéliens coïncidant d’assez près avec la romantique Sehnsucht des poètes d’Outre-Rhin. Il s’agit de deux ballades : l’une de Ludwig Uhland (1787-1862), l’autre de Heinrich Heine (1797-1856). Nous avons étudié ailleurs, d’une manière générale, les rapports entre les troubadours et le romantisme allemand et, en particulier, les motivations culturelles, personnelles et idéologiques qui ont plus ou moins inspiré les deux poètes. Nous nous bornerons ici à une comparaison thématique des deux ballades avec la poésie de Jaufre et surtout avec sa vida.
Vendredi 29 juin 2012 à 11 H 15, collégiale Notre-Dame de Ribérac: La traduction des chansons d'Arnaut Daniel aux éditions Fédérop, par Pierre BEC, professeur émérite, université de Poitiers
La traduction des troubadours en français moderne est, on le sait, une opération délicate. Pour cela il existe, en gros, deux procédés : 1/ La prose explicative, qui se contente de conceptualiser le contenu et gomme de ce fait les effets rhétoriques et poétiques, a fortiori musicaux. C’est avant tout une glose qui renvoie au texte et en suppose à priori une relative intelligence. Simple adjuvant philologique, elle n’a aucune prétention esthétique, et ne donne de l’original qu’une image délavée et souvent d’autant plus ennuyeuse qu’elle se veut « précise » 2/ La traduction « poétique » ou transposition créatrice de l’original. Ce type de traduction peut être assurément la meilleure et la pire des choses, les philologues n’étant pas forcément des poètes et réciproquement . Mais n’est-on pas alors amené, à partir du moment où l’on refuse une prose neutre et strictement conceptuelle, à choisir selon ses goûts un registre poétique déterminé, mais lequel ? La tâche est spécialement difficile dans le cas d’un troubadour comme Arnaut Daniel, adepte du trobar ric, dont la forme poétique est particulièrement recherchée. Nous l’avons tentée dans notre traduction intégrale du poète. Nous en exposons ici les difficultés, les hésitations et les « recettes » à propos de la fameuse sextine, genre difficile s’il en fut, dont Arnaut serait au surplus l’inventeur.